Le tour de France ne passera pas à Montagnac en 2015 …
… alors que l’Hérault est généralement une étape de transition entre les Alpes et les Pyrénées. Pourquoi cet abandon? Bien sûr nous n’expliquerons pas pourquoi. Mais en revanche nous chercherons à savoir pourquoi nous restons fascinés par ces sportifs. Et un philosophe, Guy Debord, nous aidera à comprendre.
Cette année, le Tour de France cycliste ne passera pas encore par notre région. Les foules ne vont pas se masser au bord des départementales de l’Hérault pour s’exciter devant le passage de la caravane publicitaire, et voir en quelques secondes un peloton lancé à plus de 50 km/h ! Une réelle ferveur pour un sport qui a fait l’objet de multiples scandales depuis 1998 (17 longues années !) et a vu son plus grand champion, Lance Armstrong, chuter convaincu de dopage ; et pourtant on adore voir les cyclistes grimper des cols terribles à des vitesses inimaginables (par exemple le Mont Ventoux à 25 km/heure !). Pourquoi cette fascination pour le sport ? Pourquoi cette admiration sans borne pour les sportifs qui sont des nouveaux dieux. Des dieux à qui on pardonne tout (salaires faramineux, corruption, tricherie, dépense de millions en caprices futiles, etc…) à condition qu’ils nous fassent rêver. Et ce qui est vrai pour le cyclisme l’est peut-être encore plus pour le football et le tennis, où les champions acquièrent le statut d’idoles, de surhumains. Le cyclisme a encore ceci de sympathique que c’est un sport d’équipe : un homme seul ne peut pas gagner ; il doit s’appuyer sur ses coéquipiers. Mais c’est un sport ingrat. Car si quelques uns sont effectivement les vedettes des médias, la plupart sont plutôt des ouvriers de la pédale, des laborieux de l’ombre, jamais connus mais pourtant essentiels au dispositif mis en place.
Quelle est la vie d’un sportif ? Celle d’un travailleur-moine : couché tôt, levé tôt, aux prises avec un entraînement quotidien qui fait penser au rythme des prières dans les monastères ; jamais libre et remercié à la moindre défaillance, le sportif est tout sauf un privilégié. C’est plutôt un sacrifié. Le sacrifié sur le temple de l’autel de la société de spectacle : on lui demande de se transcender sans cesse, et la sélection est redoutable. Le médecin de l’équipe “La Française des jeux” déclarait au cours du Tour 2014 que la plupart des champions des années 90 ne pourraient pas suivre la course aujourd’hui car le niveau physique a considérablement augmenté. Que ce soit grâce à une amélioration du matériel, du dopage –légal ou illégal ou à une meilleure préparation, le problème reste le même : les sportifs sont des sacrifiés pour que nous puissions assouvir notre besoin de spectacle. Mais qu’est-ce que la société de spectacle ?
Il ne faut bien entendu pas confondre le sport-spectale avec les spectacles culturels, avec le théâtre, la danse ou la musique. Les intermittents du spectacle font vivre la culture en France, mais ne recherchent pas à tout prix à donner du spectacle, c’est-à-dire du spectaculaire, de l’extraordinaire. Le sportif, lui, doit réaliser des exploits spectaculaires et extraordinaires, le mettant au-dessus du commun des mortels, et sous prétexte de véhiculer des valeurs morales telles que le dépassement de soi, il se livre à une surenchère incessante dans la réalisation de ses exploits. Un philosophe, Guy Debord (1931/1994), fit la théorie d’une telle société du spectacle : Philosophe et artiste français ; d’abord marxiste, puis libertaire et anarchiste, et enfin “situationniste”, Guy Debord fut célèbre grâce à sa critique sur la société du spectacle. Sa thèse est que le spectacle est une marchandise qui sert de fétichisme pour le capitalisme. Expliquons ce que cette phrase veut dire : le sport nous sert, nous tous qui sommes devant nos télévisions et nos divers écrans, à nous identifier aux exploits des autres. Nous sommes passifs face à un spectacle qu’on nous impose, et qui peut remplacer toute réflexion politique. On attend patiemment face à notre écran que d’autres que nous se transcendent. Pourquoi ? Pour que nous puissions consommer à l’envi et servir les intérêts du commerce. C’est ce que Debord appelle le processus d’individuation des personnes qui ne veulent pas être des citoyens, mais consommer des exploits sportifs.
Attention, nous ne voulons pas dire qu’il s’agit d’un complot organisé par de méchants capitalistes qui voudraient s’enrichir, car il s’agit plutôt d’un mouvement général et complexe d’une société moderne qui place le divertissement au coeur de son existence. Lisons quelques extraits du livre de Debord : « Toute la vie des sociétés dans lesquelles règnent les conditions modernes de production s’annonce comme une immense accumulation de spectacles. » (Prop 1).
« Sous toutes ses formes particulières, information ou propagande, publicité ou consommation directe de divertissements, le spectacle constitue le modèle présent de la vie socialement dominante. » (Prop 6). « Le spectacle ne chante pas les hommes et leurs armes, mais les marchandises et leurs passions. » (Prop 66).
Que veut dire Debord ? C’est assez compliqué et en même temps simple : notre société survit dans son économie parce que nous consommons des marchandises. Et le spectacle est la marchandise la plus rentable et la plus exploitée de notre société moderne. Le sport, vendu comme un spectacle, permet des bénéfices faramineux avec le consentement des foules qui se régalent de ce divertissement. Ces marchandises acquièrent alors une valeur qui dépasse très largement les besoins que nous avons. La marchandise devient un fétiche qui a sa propre valeur : nous aimons consommer. Le sport-spectacle, celui des professionnels, permet donc de mettre en avant des marchandises à travers un monde-spectacle dans lequel nous ne vivons pas, car les exploits présentés sont inaccessibles au plus grand nombre. La qualité des performances des sportifs nous laisse sans voix et cela les rend fascinants, même si nous savons que c’est au prix de prise de substances qui dérégule leur corps. Nous voulons du spectacle car nous en sommes dépendants : nous aimons voir sur nos écrans des demi-dieux qui font ce que nous ne ferons jamais, et qui donnent ainsi une valeur incommensurable aux marchandises qu’ils utilisent. C’est pour cela que nous sommes au bord de la route pour acclamer les cyclistes : non ce n’est pas pour les valeurs guerrières, le combat, le dépassement de soi. Non. C’est pour le spectacle.
Et le sportif dans tout cela ? Il ne doit jamais hésiter, et aller jusqu’au bout du processus, quitte à y perdre sa vie. Nous n’en avons cure. Qui se souvient de Pantoni ? Ce corsaire italien fut acclamé en 1998 en montant le Ventoux à 30 km/h, et mourut seul dans sa chambre d’hôtel d’une overdose. Sans personne. Cela n’intéresse pas le peuple. On préfère regarder les vainqueurs car ce sont eux qui donnent le spectacle. Aux Arènes de Nîmes, le parallèle avec les panneaux consacrés aux gladiateurs de l’Antiquité est frappant : on demandait alors aux combattants de ne pas craindre la mort, d’être valeureux, courageux, et d’enflammer les foules qui adoraient le spectacle du sang versé. Aujourd’hui, cela n’a guère changé même s’il n’y a plus autant de mort aujourd’hui ; ce n’est qu’un détail, car la mort du sportif n’est pas ce qui arrête le spectacle. Et celui qui a la naïveté de dire que le sport remplace les guerres entre les nations d’autrefois, qu’il cesse d’être myope : les hommes n’ont jamais cessé de se faire la guerre.
Mais ne vous inquiétez pas : le Tour repassera par Montagnac. Car il y aura toujours du monde au bord de la route. Car nous avons besoin de spectacle. Et le spectacle est ce qu’il y a de plus rentable dans nos sociétés modernes.

